18 septembre 2007
Que fais-je ici ?
Après une matinée à dire aux 6e : "On sort son tube de colle, on prend la deuxième feuille dans la partie exercices, et on colle dessus la fiche que je vais vous distribuer. Non, on ne sort pas les ciseaux, pas besoin de la redécouper. Allez, on perd pas de temps. Mélissa (/Lolita/Asma/Thomas/Nicolas), tu as une question à poser ? Non, alors tu te tais", matinée si loin de celles passées il y a maintenant 4 et 5 ans (tant que ça ?!), à penser : "Euripide-Rousseau-Illusions perdues-subordonnées en ut-thèse-antithèse-synthèse-où est ma problématique ?-quel est l'aoriste de τυγχάνω ?", j'étais en train de réfléchir à ce qui avait pu me pousser vers ce métier.
J'avais 5 ans la première fois que j'ai dit que je voulais être "maîtresse". Comme toutes les petites filles, rien de bien original. Sauf que ça ne s'est pas arrangé après l'entrée en 6e. J'installais toutes mes peluches deux par deux, je notais les absents dans un vieux cahier, je les collais, je les envoyais à l'infirmerie. Je leur enseignais à l'époque l'anglais, parce que je découvrais avec bonheur la fascination de parler une autre langue. J'enregistrais des cassettes pour faire comme en cours, en m'efforçant d'avoir le meilleur accent. Je parlais anglais à ma classe. Tout se gâtait quand, lassée de ces élèves sans vie, je demandais à mon frère de faire partie de la classe... A ce jour, c'est le seul de mes élèves à m'avoir mordue !
Puis j'ai découvert le latin en 4e, et j'ai eu l'impression de découvrir une autre partie de moi. Désormais, je savais ce que je deviendrais. Les personnages mythologiques étaient ma famille. Mon seul regret fut de ne pouvoir débuter le grec au lycée, parce qu'il fallait choisir entre latin et grec. Et oui, pas trop de langues anciennes d'un coup, il faut pas pousser ! Mais au lycée, j'ai découvert pour de bon la littérature, après un combat acharné pour échapper à la filière S ("Ben oui, t'es douée en maths, tu pourras toujours faire des lettres après..." Les imbéciles ! J'avais trop soif de textes pour accepter de passer mes journées à compter. Je voulais lire, moi !).
Je n'ai donc jamais douté de mon chemin. Je l'ai tracé très tôt, et heureusement, suivi sans détours. J'ai pris un plaisir immense à toutes ces années de lecture, de versions, de thèmes. J'avais soif d'apprendre.
Et je suis enfin devenue prof. Il y a 3 ans qu'on m'a délivré le sésame. Mes jambes tremblaient devant la feuille des admis. Je ne trouvais pas mon nom, m'agaçais. Puis je l'ai lu. Et j'ai pleuré. Une nouvelle vie commençait.
Désormais, je n'ai plus ni Babar ni Snoopy ni Popples assis face à moi. Désormais, je mets des notes dans des dossiers scolaires qui construisent de vraies vies. Désormais, je me mets en colère pour de vrai, parce qu'ils me gonflent, parce qu'ils n'ont pas l'envie d'apprendre que j'avais, et que partageaient avec moi Minnie et Emilia la souris bleue (Snoopy était au contraire du genre cancre, il en faut aussi ! Mais on le collait et on avait la paix... *soupir*).
La réalité est bien différente de ce que j'avais imaginé. Plus jeune, je prenais un tel plaisir à apprendre que j'avais envie de procurer ce plaisir à d'autres, parce que je pensais que c'était simple à transmettre : j'aimais, tout le monde devait aimer. Mais ce n'est pas parce qu'on aime les épinards que tout le monde les aime ! Et le plus dur actuellement pour moi, c'est de trouver la béchamel qui va leur faire manger des épinards, parce que moi, je les mange sans.
J'ai voulu faire ce métier pour procurer du plaisir aux gens, parce que l'école m'amusait, en ne sachant pas que l'école est le plus souvent douleur pour ces petits et grands bouts, qui luttent contre les mots, en ignorant que l'école souvent vous montre que vous êtes nuls, que vous ne valez rien. Elle m'a construite, mais elle les détruit ; et je n'avais pas vu que son pouvoir pouvait s'inverser. Je ne savais pas que se sentant détruits, ils voudraient la détruire à leur tour, et moi avec...
Aujourd'hui, je cherche ma place dans l'école, dans cette vaste machine, en me disant que je peux peut-être éviter qu'elle n'en brise quelques-uns. Je suis dans l'école, et tellement au-delà, puisque bien souvent ils sont déjà brisés sous leur toit. La tâche est infinie, et je peux si peu... surtout quand l'école se retourne contre moi à son tour, me balançant au gré du vent, et me criant de sa grosse voix : "tu es titulaire, hein, on compte sur toi, mais il va falloir te promener, loin, très loin, et faire ta place là où tu ne seras que de passage !".
Aujourd'hui, je lis beaucoup moins. Je m'enflamme moins sur les beaux textes qui nous entourent, et j'ai peur de régresser. J'ai laissé tomber mon master, mon seul lien avec le bonheur d'apprendre. J'ai l'impression de l'avoir perdu. Beaucoup de doutes, beaucoup de temps perdu...
Mais des lueurs d'espoir, brèves, infimes, dans le regard des élèves à qui je raconte, exaltée, le passage des Alpes d'Hannibal et ses éléphants, à qui je montre quelques lettres grecques au tableau, à qui je lance d'un sourire un encouragement pour l'exercice suivant. Je sais mes défauts, je sais que je suis trop tendre. Mais j'ai dans mon sac une tonne de connaissances accumulées dont la moindre poussière suffit à les métamorphoser en statues bouche bée.
C'est imparfait, fatiguant, mais pourvu que ça dure, et que ça ne devienne pas pire...
Commentaires
Lucinette...celui-là c'est le plus joli et le plus émouvant des textes que tu as écrit ici, selon moi.
Je t'embrasse et te souhaite beaucoup de courage!
Au fait, je suis persuadée que tu es une prof exceptionnelle!
C'est magnifique, je me dis que j'ai beaucoup en commun avec toi. Enfin, moi petite je voulais être bibliothécaire, je le raconterais plus en détail un autre jour. La soif d'apprendre est venue plus tard, au lycée. Peut être était elle là avant inconsciement. Quand j'écoutais bouche bée le maître nous raconter les rois Fainéants,Louis XVI décapité, les dieux du Panthéon, la longueur de l'intestin grêle et autre réjouissances, en oubliant de copier dans mon cahier.
J'aime beaucoup la métaphore de la béchamel, bonne cuisine!
Je commence à penser sérieusement que mes échecs au concours sont liés à une volonté d'apprendre encore, qui ne veut pas se tarir. Comme je comprends ce que tu ressens!
et pourquoi Melle Philo elle dit toujours ce que je veux dire?! Après je passe pour une copieuse ! Bon, c'est ma faute, j'avais qu'à pas arriver en retard ! Dites maîtresse, j'ai le droit de venir dans votre classe,je voudrais bien qu'on me raconte l'histoire d'Hannibal et de ses éléphants... S'il te plaît !
Comme mademoiselle philo.
Merci ! C'est vrai que cet article s'imposait, depuis le temps que je raconte mes "déboires" de prof ! Ca fait du bien aussi de se rappeler ces moments et de se dire qu'on n'est pas venu par hasard. "Tu l'as voulu, tu l'as eu" !!!
Noun, bon courage pour le concours, dis-toi que tu pourras encore apprendre après ! ;)
Tiphaine, je t'accepte dans ma classe. D'ailleurs, avec les moyens de la ZEP, je vais demander de vrais éléphants pour que les élèves comprennent mieux !
Ah oui, prof exceptionnelle... je ne pense pas. Prof, tout court.
etuchein.
(Je ne trouve pas de police grecque.)
J'ai juste, madame ? :-)
Même sans police grecque, j'ai compris ;)
Je me garde les archives à lire page par page, comme un bon bouquin... et ce post est plutôt spectaculaire. Je te parle depuis le creux de la vague, le milieu de la seconde année, mais il paraît qu'après, "it's all downhill"...
Je voudrais bien y croire.
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